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L'inconnue au portrait, 3ème prix de notre concours de nouvelles


L'inconnue au portrait, rédigé par Céline Garay a remporté le 3ème prix de notre concours de nouvelles.


C’est en vidant l’appartement de sa mère qu’il avait trouvé le tableau. Un portrait de femme, de format assez petit pour qu’on l’oublie. Il avait toujours été là, entre la commode et l’armoire de bois, accroché aux murs roses de la chambre. Guillaume liquidait cinquante années de vie en répartissant toutes les affaires d’Édith dans des cartons. Les livres partaient chez le bouquiniste. Il porterait les chaussures et vêtements au centre de recyclage du quartier. Emmaüs viendrait chercher les meubles plus tard dans l'après-midi. Dans un autre carton, plus petit celui-ci, il déposait délicatement les objets qu’il gardait : les albums photos où son enfance était consignée sur de petites images carrées, des bijoux et le tableau.

Il se pencha sur le portrait, le regardant avec attention. La composition était juste et équilibrée, la technique d’une grande maîtrise. Depuis qu’il étudiait l’histoire de l’art, il savait apprécier la peinture et celle-ci était brillamment exécutée. Les cheveux blonds de la jeune fille tombaient sur ses épaules, son chemisier à col brodé reposait sur un cardigan foncé, probablement un uniforme. Elle avait les traits fins, le menton légèrement anguleux. Sur le côté droit du tableau, une fenêtre laissait pénétrer les rayons du soleil, illuminant la pièce. Ils se posaient délicatement sur son visage, éclairant sa peau diaphane. La pose conventionnelle augurait la jeune fille de bonne famille, l’étudiante consciencieuse qui donnait satisfaction à ses parents. Ses yeux, pourtant, semblaient habités : même s’ils avaient l’air d’être presque fermés dans un mouvement de pudeur, ils étaient bel et bien ouverts et ils fixaient le spectateur. Il ressentit un certain malaise à soutenir ce regard plein de morgue. Guillaume lâcha brusquement le tableau.

Il se demandait qui était cette femme qui avait veillé sur le sommeil maternel durant toutes ces années. Elle ne ressemblait à aucun membre de leur famille méditerranéenne. Il ne connaissait pas son père et avait appris très tôt à éviter le sujet et les larmes qui en découlaient. Dès qu’il avait pu, il avait quitté le petit appartement de banlieue pour vivre à Paris, valsant entre les cours d’esthétique et les vernissages. Édith, qui n’avait connu que la rugosité de l’usine, ne comprenait pas tout de la vie de son fils, mais elle était fière et se l’imaginait un jour professeur. Son départ inopiné, aussi discret que l’avait été son existence, l’étourdissait. Je suis vraiment seul à présent, pensa-t-il en refermant la porte de son enfance.

De retour dans sa chambre de bonne, il déballa le cadre avec précaution, l'époussetant d’un geste tendre. L’inconnue du portrait l’intimidait, mais, en hommage à sa mère, il allait l’apprivoiser et l’installer sur ses murs. Il l'examina à la loupe, le tableau n’était pas signé. Il le retourna à la recherche d'un indice, examinant le châssis et les rebords. Rien, aucune inscription. Ses doigts palpaient la surface grenue du bois, au mépris des échardes qui s'enfonçaient dans sa chair. C’est à ce moment qu’il repéra une aspérité à l’intérieur, sur une partie non visible du châssis. L’irrégularité continuait sur une superficie d’à peu près deux centimètres. Immédiatement, il démonta le tableau avec des gestes précis, retira les clous qui tendaient la toile, retourna le châssis et y fit couler un peu d’encre noire. En quelques secondes, le bois avait bu le liquide et une inscription apparut nettement : Adriaan Eijkman,1975.

Son année de naissance, associée à un prénom masculin inconnu. Son cœur cogna brusquement. Il resta immobile devant le tableau démonté, le regard figé dans le vide, l’esprit secoué de pensées déchaînées. Quand il fut à nouveau capable de bouger, il se rua sur son ordinateur pour chercher des informations sur le peintre. Deux heures après, il imprimait son billet pour le prochain train de nuit vers Amsterdam.

Sur le quai de Centraal Station, Guillaume frissonna en remontant le col de sa veste, la température était nettement plus fraîche qu’à Paris. Son sac bien en main, il avançait le dos courbé, luttant contre les bourrasques. L’aube pointait timidement mais le soleil n’arrivait pas à percer la couche épaisse des nuages. En un instant, il avait compris sa fascination pour la peinture flamande. Le jeu des ombres et de la lumière prenait tout son sens à présent qu’il marchait dans les rues vides d’Amsterdam. Il soupira, rempli d’espoir à l’idée de démarrer son enquête sur Adriaan Eijkman et l’inconnue du tableau. Il jeta son sac dans une pension, tout en haut d’un escalier raide à faire pâlir les grimpeurs les plus aguerris. Puis il longea un canal pendant quelques centaines de mètres et se planta devant le Rijksmuseum peu avant son ouverture.

Deux tours vermeilles pointant vers le ciel cotonneux et une galerie mystérieuse en guise d’entrée, le jeune homme n’avait jamais vu un édifice pareil. Il s'y engouffra sans hésiter, imitant les cyclistes qui filaient dans les deux sens. Il s’empressait, sachant exactement ce qu’il venait voir, les tableaux les plus connus de la peinture flamande : la Ronde de nuit de Rembrandt, le Cygne menacé d’Asselijn et la Sérénade de Judith Leyster. Il murmurait leurs noms comme ceux de vieux amis, caressant du regard les toiles qui avaient traversé les siècles. Il se dirigea vers la bibliothèque du musée car s’il y avait bien un endroit où trouver des informations sur Adriaan Eijkman, cela ne pouvait être que là.

Il se pencha pour balbutier un mot à l’oreille de la bibliothécaire qui, d'un geste, l’invita à passer. Il avançait lentement, prenant garde de ne faire aucun bruit. La salle principale était longue et elle s’ouvrait vers le ciel sur trois étages. Le toit était une vaste structure de verre qui laissait entrer la lumière naturelle. Les quatre murs étaient recouverts de livres. En plus du silence, on entendait des chuchotements et des pas feutrés. De rares lecteurs erraient sur les balcons soutenus par des piliers de métal et un escalier en colimaçon art-déco. La clarté inondait la salle, s’introduisant par le toit et les fenêtres taillées en ogive. Il y avait un parfum de mythe dans l'accumulation des manuscrits et ouvrages qu’il avait à portée de main, un véritable sanctuaire dédié à l’art. Il trouva une table où s’installer à l'écart et se lança dans ses recherches.

La tâche était ample mais, à la fin de la journée, il avait réuni plusieurs pistes. Adriaan Eijkman était un peintre néerlandais qui avait connu son heure de gloire à la fin des années 90, peu avant sa mort prématurée. Il avait grandi à Volendam, un village de pêcheurs à quelques kilomètres d’Amsterdam. L’étudiant avait trouvé plusieurs essais sur le peintre et une ébauche de catalogue raisonné. Le tableau appartenant à sa mère n’était pas la seule occurrence de la jeune fille blonde dans l'œuvre d’Eijkman. À en croire les images en noir et blanc du catalogue, elle revenait à intervalles réguliers, vieillissant sous le pinceau de l’artiste. Deux critiques en parlaient éventuellement comme de la sœur du peintre et le jeune homme avait cherché leur ressemblance sur les photographies qu’il avait trouvées d’Adriaan.

Alors que les gardiens du musée en refermaient les portes dans son dos, il se rappela n’avoir rien avalé depuis la veille et entra dans le premier local. C’était l’un de ces fameux cafés bruns, aux murs recouverts, aux meubles sombres et aux clients intemporels. Même le visage buriné du barman portait cette odeur du temps qui s'est arrêté. Assis au bar, il commanda une pression et s'attela à déchiffrer le menu. Son voisin de comptoir, un géant débonnaire s’adressa à lui :

« - Kan ik jou helpen ? Face au regard incrédule, il passa au français : - T’as besoin d’aide avec le menu ? Si tu veux mon avis, le plus important ici, c’est la bière. Choisis ce que tu veux boire et commande des snacks pour continuer de boire. Guillaume acquiesça en souriant, l’homme lui tendit sa main :

- Ivor, à votre service. Le jeune homme imita son geste : - Merci, mais… comment vous savez que je suis Français ? Il partit dans un grand rire sonore, pendant que l’autre se retournait pour voir si on les observait. - Ça se voit comme le nez au milieu de la figure, mon pote ! Le prends pas mal, j’ai habité en France, je sais ‘’vous’’ reconnaître, ajouta-t-il. »

Ivor était immense et tonitruant, il portait sa trentaine comme ses pantalons, de manière légèrement négligée. Sa sympathie était contagieuse et Guillaume finit par se détendre. Accoudés au bar, ils enchaînèrent les bières, trempant des cubes de fromage dans la moutarde et goûtant les bitterballen du bout des doigts. L’étudiant lui confia l'affaire qui l'amenait à Amsterdam. Après quelques coups de fil, Ivor avait de nouveaux indices, il lui fit promettre de revenir au café le lendemain. Bien que dispersée dans le pays, la famille Eijkman était toujours présente à Volendam. Il écrivit sur un morceau de papier gras l’adresse d'un certain Willem. Le jeune homme rentra à la pension, grisé d’espoirs et Ivor monté sur son deux-roues chevauchait une nuit pleine de promesses.

Le réveil avait sonné pendant de longues minutes sur la table de nuit. Le pas groggy et le cheveu alerte, le jeune homme avait rejoint Centraal Station juste à temps pour monter dans le bus 365. Il somnolait, la joue appuyée contre la vitre pendant que le véhicule traversait des paysages de polders à n’en plus finir. Un héron brisait parfois cette monotonie verte et humide. Il n’y avait pas foule ce matin à Volendam, de rares passants pressés et des touristes asiatiques affrontaient les rafales qui venaient de la mer. À l'adresse griffonnée par Ivor, il ne trouva pas une simple maison comme il se l'imaginait, mais une grande bâtisse brunâtre qui avait mal vieilli.

À l’entrée de l’hospice, il articula avec difficulté le nom de M. Eijkman. On finit par lui indiquer un étage et un numéro de chambre en anglais. L'ascenseur ne marchait pas et les escaliers sentaient. Un mélange de pisse et d'ammoniaque. De vieilles femmes traînaient en robe de chambre, un chariot grinçant poussé par des garde-malades. Devant la porte indiquée, il frappa timidement trois coups. Il n’y eut aucune réaction de l’intérieur. Une nouvelle tentative, cette fois en frappant plus fort, n’eut pas non plus de résultat. Il demanda son aide à une femme de chambre qui trainait un lourd sac de linge sale derrière elle. D’un air indifférent, elle laissa tomber le sac, tambourina à la porte avec son poing et s’engagea dans la pièce. Le jeune homme la suivit, tête basse.

M. Eijkman était allongé sur son lit, le visage tourné vers la fenêtre. Il ne manifesta aucune émotion à leur arrivée, tournant simplement son faible regard de l’un à l’autre. La femme traduisait ses paroles, il était Français, il cherchait des informations sur le peintre Adriaan Eijkman. Il sait qui c’est ? Il est de la famille ? Le vieil homme ne réagissait pas. La femme de chambre secouait la tête de gauche à droite, claquait la langue en reculant déjà de quelques pas. Guillaume dégaina son téléphone et fit apparaître les photographies du portrait devant le visage ridé. Le vieux se redressa imperceptiblement, ses yeux s’illuminèrent et fixèrent l’image. Sa main se leva un instant pour toucher l'écran. Des larmes coulaient lentement le long de ses joues. Le garçon formulait encore des questions, mais la femme ne traduisait plus et le faisait reculer, cela allait bien maintenant, elle n’avait pas que ça à faire.

De retour à Amsterdam, il rejoignit lentement la pension, les épaules basses, le cœur en friche. Le vieux avait reconnu le portrait, mais il n’était plus capable de l’aider. Les larmes qu’il avait versées lui pesaient, il s’enferma dans sa chambre. Il ne voulait plus voir le portrait, il aurait préféré ne l’avoir jamais trouvé. D’un mouvement d’humeur, il rassembla ses affaires dans son sac, prêt à quitter les Pays-Bas. La promesse de rejoindre Ivor dans la soirée l'empêcha de déguerpir dans l’heure. Pour échapper au tête-à-tête obsédant avec le tableau, il dévala les escaliers et se retrouva dans les rues bruissantes du Pijp. L’air vivifiant lui fit du bien. Des hordes de cyclistes filaient sur les voies au mépris de la circulation. La pierre rouge des maisons, l'eau verte des canaux, les bouquets colorés dans les bras des promeneurs, il se croyait dans un tableau impressionniste. Le soleil avait pointé son nez et, en cinq minutes à peine, les terrasses s’étaient remplies, avides de visages tournés vers le ciel. Il entendait cette langue rugueuse et se surprenait à essayer de la comprendre. Il flânait lorsqu’il reconnut de loin la silhouette imposante du Rijksmuseum. Il s’y engouffra sans réfléchir et se réfugia dans la bibliothèque. Affalé dans un fauteuil de lecture, il sentit son cœur s’apaiser enfin. Le deuil de sa mère s'avérait plus difficile qu’il ne l'avait cru.

Sur le balcon du deuxième étage, il repéra un homme aux cheveux gris qui n’avait pas le nez enfoui dans les rayons comme les autres. Tourné vers la salle de lecture, il observait les visiteurs d’en haut. Il fit un ou deux pas hésitants, descendit l’escalier en colimaçon et s’installa dans un fauteuil à ses côtés. Il disparut derrière De Volkskrant, absorbé par la lecture. Guillaume l’avait presque oublié, quand l’homme abaissa soudainement son journal et pencha sa tête vers lui.

« - Un petit café au bar ? demanda-t-il en souriant. C’est Ivor qui m’a dit que je vous trouverais là, ajouta-t-il plus sérieusement. Sortons, je voudrais vous parler d’Adriaan Eijkman. »

Le front plissé et les sourcils rehaussés, l’étudiant accompagna tout de même l’inconnu à l'extérieur. Malgré son âge, il marchait vite, snobant le tintement des sonnettes et évitant d’un bond les touristes qui bloquaient la circulation. L’étudiant avait du mal à le suivre et après quelques virages, il était bel et bien perdu. Les rues pavées, les canaux, les ponts, tout se répétait à l’identique, il en avait le tournis. Ils arrivèrent enfin sur une petite place silencieuse et entrèrent dans un café aux lumières tamisées. La chaleur saisit les joues du jeune homme pendant qu’il enlevait son manteau et dénouait son écharpe. Le café était vide à l’exception d’une table au fond, où un couple murmurait sans les remarquer. Des bougies étaient allumées, un parfum de beurre fondu et de cannelle flottait dans la salle.

L'homme s’assit en face de lui et avança sa main pour se présenter.

« - Maarten van den Boom, enchanté. J’irais droit au but, j’étais le compagnon d’Adriaan Eijkman. Vous êtes Guillaume, le fils d’Édith ? Vous êtes bien né en 1975 ? - Euh oui... mais comment savez-vous tout ça ? - Adriaan Eijkman était votre père, continua l’homme sans répondre à la question. Il savait que vous viendriez un jour à sa recherche. Il n’a pas pu attendre, il nous a quittés il y a trois ans. Mais il m’a chargé de vous remettre cette lettre. - Maarten avait baissé les yeux et fouillait maintenant dans sa sacoche. Il posa un trousseau de clés sur la table de bois et lui tendit une enveloppe froissée. - Prenez votre temps, je vais commander. Thé ou café ? - Café, murmura le jeune homme. »

L’enveloppe était plissée et jaunie, mais toujours scellée. Ses mains moites la palpaient sans bien savoir quoi faire. Voyant Maarten en grande discussion au comptoir, il se décida à la déchirer. Plusieurs feuillets recouverts d'une écriture serrée tombèrent sur la table.

Mon cher enfant,

Que ces mots doivent résonner étrangement à tes oreilles venant d’un inconnu ! Mais tu n’imagines pas le plaisir que c’est pour moi de les tracer sur le papier.

Guillaume, je sais qu’un jour tu feras le chemin inverse et que tu me retrouveras. Au cas où je ne serais plus là, sache que tu es mon unique héritier, je te lègue tout ce que je possède : ma maison sur l’Amstel et l’ensemble de mes tableaux. Je laisse également ces mots pour t’expliquer ma vie et les circonstances de ta naissance.

J’ai grandi à Volendam, c’est une petite ville des Pays-Bas, en bord de mer. Je viens d’une famille de pêcheurs, rudes, mais aimants. À l'adolescence, j'ai compris que j’étais différent des autres. Je ne trouvais pas ma place, j’étais toujours en marge, décalé. Je n’avais ni frère ni sœur, pas d’ami, j’ai grandi complètement seul. Le dessin m’a sauvé de l’ennui. Je crayonnais tout ce qui me tombait sous la main. Je passais des heures devant le miroir à m’observer et à me dessiner. À 15 ans, mon père m’a inscrit dans une école d’art à Amsterdam. La révélation ! Je quittais l’étroitesse du village et j’entrais dans la peinture comme dans une religion. Je travaillais toutes les heures de la journée et quelques-unes de la nuit aussi. J’apprenais les techniques, j’étais fasciné par la couleur, la matière.

Mon diplôme en poche, j’emménageais à Paris, c’était le rêve de tous les jeunes artistes. Je partageais avec d’autres peintres un grand hangar lumineux à Belleville. Le soir, nous avions nos habitudes dans un troquet où le jazz et le vin blanc coulaient à flots, le Saumur, il s’appelait. Et c’est là que j’ai rencontré Édith. Je l’ai tout de suite remarquée au milieu des autres, une beauté solaire, de lourds cheveux noirs, une peau presque brillante, j’étais séduit. Elle posait pour des amis et je lui proposais aussitôt une séance. Le lendemain, je restais des heures à la regarder sans rien peindre, fasciné par son aura. Traduire cette beauté sur la toile, sans en ternir l’éclat m’était impossible. J’ai cru que j’étais amoureux. J’occultais mon goût pour les hommes, Edith n’avait pas cherché plus loin, elle s’abandonnait à ma vénération.

Plusieurs semaines après cette première séance, elle rentra un soir très agitée et m'annonça qu’elle était enceinte, qu’il fallait nous marier au plus vite.

Je n’avais jamais envisagé de fonder une famille, je me consacrais à l’art. Edith s’était trompée sur mes intentions ou bien c'était moi qui l’avais trompée, qui m’étais trompé. J’avais confondu fascination et amour, j’avais joué sans penser aux conséquences et maintenant, le destin me rattrapait.

Pour lui faire comprendre qui j’étais réellement, je me suis présenté à elle, tel qu’elle ne m’avait jamais vu. J’ai passé les vêtements de jeune fille dans lesquels j’aimais à me glisser : un uniforme de collégienne avec jupe plissée et chemisier brodé. Je donnais du volume à mes cheveux longs, maquillais mon visage rasé de près, posais du rouge sur mes lèvres. Voilà qui j’étais aussi et il fallait qu’elle le sache. J’aimais les femmes et j’aimais les hommes. J’aimais aussi être les deux et je n’allais pas choisir, je voulais tout, j’étais tout.

À ma vue, Édith avait reculé, elle écoutait mes paroles, sans mot dire. Elle s’était laissé tomber sur une chaise et avait enfoui son visage dans ses mains. Quand elle releva la tête et affronta mon regard à nouveau, ses yeux avaient changé, ils étaient noircis par la haine.

Je n’osais rien dire. Après un long silence, elle avait articulé des mots d’une voix métallique et définitive. Je devais sortir de sa vie, revenir d’où je venais, elle ne voulait plus jamais me revoir.

J’acceptais, humilié mais soulagé. Je demandais que tu portes le prénom de mon père : Willem, Guillaume en français. Je lui laissais les tableaux qui remplissaient mon atelier, j'espérais qu’elle gagnerait un peu d’argent en les vendant. C’était tout ce que je pouvais faire à l’époque.

Je suis donc rentré à Amsterdam. Et j’ai commencé une nouvelle vie, noyant mes regrets dans le travail. J’ai connu le succès, un peu trop tard, cela avait cessé de m’importer. Au fil des années, ma décision s’est faite plus douloureuse, elle a creusé en moi des sillons de souffrance où je me noie dès que je ne peins pas. En quittant Paris, j’y ai laissé une part de moi-même : toi.

L’art guérit de tout, mon fils. Il m’a permis de survivre à la perte, j'espère qu’il te permettra de vivre avec l’absence. Pardonne-moi de n’avoir jamais été ton père.

Adriaan Eijkman, Amsterdam 15-01-1997.


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