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Le sable de mon pays

Par Hélène Diao-Meijerink





“Djibril?” La voix de Paola me tire de mes rêveries. Une fois encore mon regard et mes pensées se sont perdus dans la mer. Je lui souris et l’embrasse sur la joue.


Paola sent la mer, et le sable de mon pays.


Nous étions une cinquantaine, amassés sur un bateau qui semblait être prévu pour une vingtaine de personnes tout au plus.


Principalement des hommes jeunes, voire très jeunes, venus de tous les coins

d’Afrique. Quelques-uns en groupe conversant en langues que j’essayais en vain de déchiffrer, d’autres en loups solitaires et silencieux.


De la mer je ne connaissais pas grand-chose. Mais comme tous, j’étais nerveux.

Comme tous, je ne pouvais détacher mon regard de l’étendue scintillante, immense, qui s’étendait à nos pieds, sous nos pieds, à perte de vue. Hypnotisante et dangereuse à la fois.

Étrangement ou logiquement, je ne sais pas, je pensai à ma mère. Comme s’il lisait dans mes pensées, je croisai à cet instant le regard de mon frère Ibrahim. Lui, si exubérant et rieur d’habitude, était d’un calme olympien. Il me décocha néanmoins un de ses sourires extraordinaires, de ceux qui avaient le don de même faire décolérer notre père lorsque nous le faisions sortir de ses gonds. Je m’apaisai un peu. Nous étions à bord depuis deux jours déjà.


Je n’arrivais pas à penser à l’après, j’étais figé dans l’instant.


Mes pensées vagabondaient avec les flots. Je me disais que, peut-être, ce serait le seul moment de ma vie où je pourrai être à bord d’un bateau, où il me serait donné de côtoyer la mer de si près. Alors je l’observais à la dérobée, quand la lumière incandescente du soleil me le permettait. Tantôt plate et étonnamment calme, tantôt sombre, houleuse, capricieuse. Je la craignais et l’admirais.


Le bateau avançait jour et nuit. À bord, le silence régnait, l’air était lourd, chargé d’un mélange de pestilence humaine et de peur suintante. L’attente de la terre était viscéralement ancrée en chacun de nous.


Au troisième jour, le ciel s’obscurcit dangereusement, et avec lui les hommes et les âmes déjà tant éprouvés. Certains s’affolèrent avant même que la tempête ne s’abatte sur nous.


Je ne me souviens pas de l’après. J’essaie d’oublier l’instant.


Je sens des coups, j’entends des cris, des craquements abominables. Je suis sonné, catapulté hors de l’embarcation.


En un instant, ma bouche se remplit d’eau salée, je ne distingue plus rien, je veux crier “Ibrahim ! Maman !” mais rien ne vient, je suis balloté par les flots. Un silence fracassant et assourdissant s’ensuit. Cela semble durer une éternité.


Entre cauchemar et réalité, j’entrevois des lueurs, j’entends des bribes de langues étrangères, je sens que l’on me soulève, que l’on m’arrache de l’eau. Je suffoque. Suis-je à terre, enfin ? L’obscurité et le silence se drapent autour de moi comme un linceul.


“Djibril?” La voix de Paola se fait plus pressante, plus inquiète, et me ramène de nouveau à la réalité. Je la rassure d’un sourire. Nous savons tous les deux que l’heure du rendez-vous approche.


Nous attendons en bord de plage, assis sur un banc de la jetée. Je n’avais pas revu la mer depuis ce jour, il y a plus d’un an déjà.


Sur le parking de la plage, une voiture se gare. Plusieurs personnes en sortent. L’une d’entre elles se dirige lentement vers nous. Je devine une silhouette à la démarche si familière. Je me lève du banc au ralenti.


Mon cœur se soulève. J’en ai presque la nausée.


Paola me presse la main, puis la lâche, comme pour me donner de l’élan.


Je ne me souviens pas de l’après, je ne me souviens que de l’instant.


Je cours comme un dératé. Je ne reconnais pas ma voix rauque, déformée par les halètements et les sanglots. Pourtant c’est bien son nom que je crie. Je me jette dans les bras de la silhouette, que je renverse presque.


Ibrahim sent la mer, et le sable de mon pays.


Je dédie ce texte à tous les migrants qui ont perdu la vie en mer et à ceux qui œuvrent à les sauver.

Hélène Diao-Meijerink 

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